Télégraphes électriques et télégraphes de nuit


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TÉLÉGRAPHES ÉLECTRIQUES et TÉLÉGRAPHES DE NUIT
I

[Dès le 2 juin 1842, M. Arago annonça à la Chambre des députés que les télégraphes électriques remplaceraient prochainement tous les autres télégraphes, et en conséquence il combattit un projet de loi qui deman- dait une allocation de 30,000 francs pour faire des essais d’une télégraphie de nuit A cette occasion, il prononça le discours suivant :]

Messieurs, je demande à la Chambre la permission de lui soumettre quelques remarques : elles lui prouve- ront, j’espère, que l’expérience pour laquelle on nous demande 30,000 francs est complètement inutile, que le problème des télégraphes de nuit est résolu.

Vous savez, Messieurs, que le télégraphe se compose d’une barre susceptible de prendre toutes sortes de positions relativement à l’horizon cette barre, qui s’appelle le régulateur, porte à ses extrémités deux autres barres mobiles qu’on nomme des indicateurs.

Le régulateur et les indicateurs combinés permettent de faire des figures très variées. De jour

ces figures se voient parfaitement bien, la nuit les communications sont interrompues.

Dès l’origine du télégraphe, on imagina qu’il serait possible de transformer les signaux de jour en signaux de nuit, en plaçant des lumières ou des fanaux aux extrémités du régulateur et des indicateurs.

Dans le fait, le procédé ne réussit pas. D’abord on employa des lumières très faibles, le moindre brouillard les faisait disparaître.

Plus tard, on eut recours à des réflecteurs portant des lampes; ces lampes s’éteignaient à cause des mouvements brusques qu’il fallait leur donner.

C’est dans les mains de M. Chappe, le véritable inventeur du télégraphe, qu’eut lieu l’insuccès dont il vient d’être question.

On vous propose maintenant de refaire cette vieille expérience seulement on substituerait à la lampe d’Argand ou à double courant d’air, une lampe dans laquelle on emploie un liquide particulier, un liquide qui, si je ne me trompe, est le résultat d’une réaction particulière de la térébenthine sur l’alcool. Ce liquide est plus inflammable que l’huile (nous verrons tout à

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l’heure si c’est un avantage); aussi la flamme qu’il donne est moins influencée par le mouvement, elle s’éteindra moins souvent ; l’invention n’est que cela.

Comme jadis, les fanaux placés à l’extérieur se trouveront soumis à toutes les intempéries de l’air ; le vent les ballottera ; les glaces, car il faut nécessairement mettre des glaces devant le réflecteur, seront souvent brisées, ou par la violence du vent ou par d’autres accidents qu’il n’est pas besoin d’énumérer.

On a fait l’épreuve de ce système avec tous les soins qu’on apporte dans une expérience délicate ; on a choisi les circonstances les plus favorables. Je crois cependant pouvoir affirmer que, dans une des épreuves très peu nombreuses qu’on a tentées, un contrepoids est parti, et qu’une autre fois un fanal est tombé. Voilà ce qui arrivera inévitablement tant qu’on voudra mettre les lumières à l’extérieur. Cette difficulté sera invincible dans tous les pays où il règne des vents violents.

Ce n’est pas tout, il ne suffit pas de placer quatre fanaux à réflecteurs aux extrémités du régulateur et des indicateurs du télégraphe. Pour savoir si la figure formée est en haut ou en bas, pour distinguer les fanaux attachés aux extrémités des indicateurs des

fanaux qui sont à l’extrémité du régulateur, on est obligé de donner une coloration artificielle à deux de ces lumières. Sur les quatre fanaux, deux conservent la lumière que la combustion du liquide produit ; deux sont colorés à l’aide de verres verts.

Ceci est un défaut capital. De deux choses l’une : ou vous emploierez des verres d’un vert très-foncé, et alors vous détruirez dans une énorme proportion l’intensité de la lumière ; ou vous vous servirez de verres à peine colorés, et le faisceau transmis sera blanc avec une légère coloration de vert. Lorsqu’une pareille lumière traversera des brouillards, elle deviendra rouge. Le stationnaire apercevra quatre lumières rouges lorsqu’il devait s’attendre à en voir deux blanches et deux vertes.

Jamais, lorsqu’il s’est agi de diversifier les phares, on ne s’est arrêté, en France, à l’idée de se servir de verres colorés, on s’est toujours défié des causes de coloration extrêmement intenses qui existent souvent dans l’atmosphère.

Voici un autre défaut d’une gravité incontestable, et qui montrera aussi que dans la pratique ce procédé tant préconisé ne saurait être adopté.

Le vent éteindra une ou plusieurs des flammes, et

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cela arrivera très souvent. Est-ce que le stationnaire, l’employé du télégraphe le saura ? Nullement ; il faudra que son correspondant l’avertisse de l’inutilité de ses gestes, il faudra qu’une dépêche du télégraphe voisin lui dise: Vous agitez en l’air des lanternes éteintes.

L’avertissement une fois reçu, voilà le pauvre employé, obligé par le verglas, par le plus mauvais temps, par des ouragans, de passer sur le toit de sa tour, de grimper les marches de longues échelles verticales (vous devez imaginer dans quel état elles seront), et d’aller ainsi attacher de nouvelles lampes à l’extrémité des grands bras de la mécanique.

En vérité, ce qu’on nous donne pour une invention ne peut, sous aucun rapport, supporter un examen sérieux. Veut-on absolument des télégraphes de nuit ? Les communications de jour sont-elles devenues insuffisantes? Eh bien, un télégraphe de nuit existe ; c’est une solution du problème, examinée, étudiée, appréciée par les juges les plus compétents.

En arrivant à Paris, l’inventeur du système auquel je fais allusion n’a rien demandé au gouvernement, il s’est contenté, la chose est rare, Messieurs, il s’est contenté de la satisfaction d’être utile. Je ne pense pas qu’il en soit ainsi de la personne à qui on attribue

l’invention de l’autre télégraphe. Je crois que celle-là demande quelque chose. Je dis même que si vous votez aujourd’hui des fonds pour des expériences, vous ferez bien de vous préparer à voter de nouveau dans peu une somme considérable pour le prétendu inventeur.

Lorsque l’inventeur bien réel de l’excellent télégraphe dont je donnerai tout à l’heure une idée abrégée, se présenta à l’autorité, on lui dit : Votre système n’est pas jugé. La réponse fut noblement comprise.

L’inventeur s’adressa aussitôt à l’Académie des sciences ; je ne serai pas, je crois, démenti quand je dirai que l’Académie renfermait des juges très-compétents. Elle nomma une commission ; je m’empresse de dire que je n’en faisais point partie, et que cependant j’ai vu les expériences.

La commission, composée d’hommes parfaitement au courant de toutes les questions d’optique, d’astronomie et de mécanique, a formulé ainsi son opinion (1): « Le système de M. de Vilallongue donne pour la télégraphie de nuit une excellente solution. »

1. La commission était composée de MM. Babinoet, Gambey, Séguier, Mathieu rapporteur.

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Cette solution, Messieurs, on ne vous en parle pas; il n’est nullement question de l’examiner.

M. Foy, commissaire du roi. Je demande la parole.

M. ARAGO. Je viens de le dire ; le jugement de l’Académie des sciences a été des plus favorables.

Le système présente-t-il des difficultés dont ses juges ne se soient pas aperçus ?

Je l’ai déjà dit, le principal défaut inhérent aux télégraphes à lumière extérieure, c’est que les lanternes se briseraient, c’est qu’elles s’éteindraient sans que le stationnaire le sût ; c’est que le remplacement des lanternes ne se ferait pas sans de grands dangers ; c’est que des lumières qu’on voudrait rendre blanches et vertes seraient toutes rouges dans certaines conditions de l’air.

Dans le système que je préfère, dans le système de M. Vilallongue, la lumière est intérieure et n’a nul besoin d’être colorée.

Imaginez un cadran opaque et mobile ; supposez que dans ce cadran il y ait une ouverture diamétrale ; supposez qu’on la couvre d’un verre dépoli, et que derrière ce verre existe une lampe d’Argand.

L’ouverture est mobile comme le cadran ; on pourra donc lui donner toutes les positions imaginables, la rendre horizontale, verticale, la placer dans une position inclinée à 45 degrés, de droite à gauche ou de gauche à droite ; ainsi voilà un signal commode, éclairé par une lumière blanche intérieure ; voilà un signal dont le stationnaire est toujours le maître.

Jamais ce stationnaire n’a besoin d’être averti que sa lumière est éteinte ; il le verrait parfaitement lui-même. Concevez trois cadrans pareils exigeant trois lampes, et tout est dit. Dans le premier système, sans parler d’autres défauts, le nombre des lampes est de quatre.

Mais, dira-t-on, le verre dépoli placé devant l’ouverture dispersera la lumière dans tous les sens. L’objection serait fondée si l’on employait un verre dépoli ; je n’en ai parlé que comme moyen de démonstration.

J’ai eu l’honneur de faire mention devant la Chambre des lentilles dont on se sert dans les phares.

Ces lentilles ont la propriété de rendre parallèles les rayons qui sans cela auraient divergé. M. Vilallongue emploie non pas une de ces lentilles tout

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entières, mais seulement une portion de lentille ; c’est une section longitudinale qu’il fait tourner pour opérer ses signaux.

Voilà donc un système rationnel, éprouvé, examiné, apprécié, jugé par les personnes les plus compétentes ; il a reçu une approbation solennelle ; on n’en parle pas.

Voici, d’autre part, un système défectueux ; il ne diffère des systèmes anciens qu’en ce que les lanternes s’éteindront moins souvent ; c’est pour celui-là, cependant, qu’on demande 30,000 francs.

S’il est nécessaire de créer un télégraphe de nuit, vous trouvez toutes les conditions désirables dans le sys- tème de M. Vilallongue. Les expériences ont été faites, elles n’ont rien coûté à l’État ; M. Vilallongue a pourvu à tout.

Ses procédés sont très ingénieux sous le rapport de l’art ; sa conduite a été de tout point désintéressée.

Si on me parle de la dépense qu’occasionnerait l’application de ce système, je répondrai que je ne la connais pas. Cette question n’a pas été examinée par l’Académie des sciences. L’opération de pratiquer des

ouvertures circulaires dans les tours, et d’y adapter des segments de lentilles, ne semble pas devoir être très chère. Au surplus, la dépense dût-elle être un peu considérable, comme il est possible de donner à ces télégraphes une puissance indéfinie, puisqu’on est le maître de l’intensité de la lumière centrale, le nombre des stations peut être notablement diminué.

Si le liquide qu’on emploie dans le système pour lequel on vous demande un crédit de 30,000 francs, s’éteint moins facilement que l’huile, son extrême inflammabilité est d’autre part un inconvénient très grave.

Je pourrais, en m’autorisant de l’opinion d’un des plus grands chimistes de notre époque, soutenir que si on adopte le nouveau liquide il en résultera de déplorables accidents.

Telles sont les critiques que je voulais vous présenter relativement au projet de loi. J’ai vu dans le rapport de la commission que l’on désirait faire une expérience météorologique. On veut savoir combien de fois des signaux du nouveau système se transmettront pendant l’hiver ; on veut savoir si, pour des transmissions très rares, cela vaut la peine d’entretenir allumées dans tous les télégraphes d’une ligne entière une quantité de lampes aussi

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considérable.

Une semblable expérience, si on veut la faire, je ne m’y oppose pas, ce sera une donnée de plus que nous enregistrerons dans les ouvrages de météorologie mais exige-t-elle la dépense qu’on vous propose.

Établissez deux réverbères aux deux stations entre lesquelles le brouillard interrompt le plus souvent les communications. Ordonnez aux stationnaires de noter toutes les nuits, pendant deux années si vous voulez, combien de fois on les verra ; employez aussi des feux blancs et verts ; faites tenir compte du nombre de fois que ces feux auront paru avec leurs teintes, et tout sera fini. Une pareille expérience coûtera 2,000 ou 3,000 francs et non les 30,000 francs qu’on vous demande.

Je viens de plaider en faveur d’un système très rationnel, jugé, apprécié et loué autant que possible, contre un système dont les nombreux défauts sautent aux yeux. Je dois ajouter maintenant une réflexion c’est que nous sommes à la veille de voir disparaître non-seulement les télégraphes de nuit, mais encore les télégraphes de jour actuels.

Tout cela sera remplacé par les télégraphes

électriques. Ces télégraphes transmettront les dépêches à toutes les distances, quelque temps qu’il fasse, et cela avec une vitesse incroyable. De Paris à Perpignan les nouvelles arriveront en moins d’une seconde, car la vitesse de l’électricité est plus grande que celle de la lumière. L’idée de ce moyen de communication remonte à Franklin. Mais celle d’employer les batteries galvaniques pour ce genre de télégraphes a été présentée pour la première fois d’une manière applicable par notre compatriote l’illustre Ampère. Depuis lors, l’idée a beaucoup grandi.

Elle a reçu des perfectionnements considérables. Nous avons vu en 1838, à l’Académie des sciences, un appareil construit par un physicien américain nommé M. Morse et qu’on a pu faire fonctionner. Il ne s’agissait pas seulement d’une communication verbale, d’une description écrite ; on avait l’appareil sous les yeux.

Dans ce système, il n’est pas besoin de stationnaires.

La machine écrit elle-même la dépêche, après avoir averti toutefois par le bruit d’un petit timbre qu’elle va entrer en fonction.

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M. Wheatstone a ajouté encore beaucoup à l’invention de M. Morse. Ses appareils sont admirables ; tous les physiciens les ont vus à Paris et éprouvés.

Une seule difficulté a empêché jusqu’ici l’adoption des télégraphes électriques.

Il faut, pour qu’une communication se propage par de tels télégraphes, qu’il y ait un ou plusieurs fils métalliques qui aillent du point de départ au point où la dépêche doit se rendre. Il faut que ce fil ne soit pas rompu. Il faut donc les placer dans un tube, quelle qu’en soit d’ailleurs la nature.

Si on ne veut pas livrer les communications télégraphiques à la discrétion des malfaiteurs, il faut se garder d’établir des tubes à travers champs.

Mais lorsque les chemins de fer seront établis, qui empêchera d’enterrer les tubes et les fils à un tiers de mètre, soit entre les rails, soit à côté ; tout sera alors sous la surveillance active et continuelle des gardiens de ces lignes.

Si d’ici à l’époque prochaine où les télégraphes électriques remplaceront tous les autres télégraphes, le gouvernement croit nécessaire d’établir des

télégraphes de nuit, il pourra employer ceux de M. Vilallongue. Ceux-là n’exigent aucune nouvelle expérience. On pourrait commencer l’installation dès demain.

L’expérience pour laquelle M. le ministre demande une allocation de 30,000 francs n’est nullement nécessaire. Je rejette le projet de loi.

[M. Pouillet, rapporteur de la commission de la Chambre des députés, a répondu à M. Arago, qui a répliqué en ces termes : ]

Messieurs, je remercie l’honorable préopinant de la manière dont il a parlé du télégraphe déjà examiné et jugé ; jugé par des commissaires éclairés, habiles et compétents, jugé par une académie où on a l’habitude de joindre autant que possible l’expérience aux calculs.

Il y a un point dans lequel l’honorable M. Pouillet n’a pas été complet : il a dit que le télégraphe de M. Vilallongue, le télégraphe de nuit, compromettrait le télégraphe de jour.

Il est très-vrai que M. Vilallongue, à l’époque où il proposa, pour la première fois son télégraphe de nuit, voulait, pour le service de jour, substituer aux

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évidements chargés d’un fragment de lentille, des bandes blanches qui se seraient projetées sur un fond noir ou réciproquement. Je reconnais que, de cette manière, il aurait rendu général ce qui, maintenant, est exceptionnel.

Je crois que mon honorable confrère (On rit); je dirai, si vous voulez, mon honorable collègue à l’Académie, j’ai contracté l’habitude d’appeler M. Pouillet mon confrère.....

M. Thil. Nous y sommes en ce moment, à l’Académie !

M. Arago. Je dis donc que mon honorable collègue a oublié une circonstance essentielle c’est que M. Vilallongue ne s’en est pas tenu à proposer l’emploi de bandes peintes en blanc ou en noir pour le télégraphe de jour : dans ses dernières communications avec la commission administrative spéciale, M. Vilallongue a montré que son télégraphe de nuit pouvait se combiner avec un télégraphe de jour, ayant toutes les propriétés de celui qui est actuellement en usage.

Messieurs, on a parlé tout à l’heure avec beaucoup d’agrément, je le reconnais ( Ah ! ah !), du peu de danger que courront les stationnaires. «Si votre

lampe s’éteint, vous la rallumerez!» Cela est spirituel mais on n’a pas dit que, pour rallumer la lampe, il faudrait sortir de la tour, grimper sur le comble, monter le long d’un échelle verticale, et qu’au milieu de la nuit, par le vent le plus violent, par le verglas, cela n’est pas aussi simple, aussi facile qu’on a l’air de le dire. (Mouvements et bruits divers.)

L’honorable préopinant vous a parlé de lumière verte, de verres verts qui ne se colorent pas en rouge. Sur ce point-là je ne puis en conscience être de son avis. Si le verre coloré ne transmet que du vert homogène, il est de toute évidence qu’une telle lumière ne traversera que des étendues d’air très-peu considérables. Je ne suppose pas que M. Pouillet, comme une de ses phrases tendrait à le faire croire, ait l’intention d’établir des télégraphes aussi près les uns des autres que les omnibus dont il a parlé, et que les Parisiens attendent au coin des rues. Ainsi l’argument tiré des verres de couleur des omnibus est sans valeur aucune il n’est pas applicable à la question des télégraphes. (Bruit.)

M. Pouillet sait, comme tous les physiciens, que si la lumière blanche se colore en rouge, c’est que les rayons verts compris dans la lumière blanche sont arrêtés par l’atmosphère. Placez devant une lampe un verre qui laisse passer seulement les rayons verts,

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à une petite distance toute lumière sera absorbée. Emploie-t-on un verre peu coloré en vert, après un court trajet l’interception des rayons verts aura rendu la lumière blanche. Ensuite elle se colorera en rouge.

L’honorable M. Pouillet disait que, sur ce point, il ne voulait s’en rapporter qu’à l’expérience. M. Pouillet se montre trop timide. Lorsque le calcul eut dévoilé le rapport du diamètre à la circonférence, personne ne proposa d’essayer, à l’aide d’un fil enroulé sur un cercle, si ce rapport était celui que le calcul avait donné. Tout esprit éclairé se serait refusé à une pareille épreuve ; la géométrie a des privilèges qu’aucune expérience au monde ne saurait infirmer.

[ Le 29 avril 1845 à propos du vote du budget par la Chambre des députés, M. Arago a été conduit à faire une histoire succincte de l’Invention des télégraphes électriques. Il s’agissait d’une somme de 240,000 francs proposée pour essayer ces télégraphes. Nous extrayons du Moniteur la discussion qui s’engagea à cette occasion.]

II

M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. Je demande à la chambre un changement dans la répartition même du crédit sur les 240,000 fr., 165,000 seulement ont

été dépensés en 1844, et doivent être imputés sur 1844. Il reste une somme de 75,000 fr. pour les dépenses imputables sur 1845, et qui par conséquent devra figurer sous le crédit de 1845.

Je voudrais donc demander à la Chambre de retirer 75,000 fr. sur 1844, sauf à les reporter sur les crédits extraordinaires pour 1845. (Oui ! oui ! oui ! cela ne fait pas de difficulté.)

M. DE BEAUMONT (de la Somme). Il serait bon, avant de voter le crédit, que M. le ministre de l’intérieur voulût bien donner à la Chambre quelques renseignements sur les résultats obtenus dans l’établissement des télégraphes électriques.

M. LE PRÉSIDENT. La parole est à M. Arago. (Mouvement.)

M. ARAGO. Je demanderai à la Chambre si elle désire que je me borne à une simple affirmation. J’annoncerai que les résultats des expériences de la commission nommée par M. le ministre de l’intérieur pour faire l’essai en grand de la télégraphie électrique, sont très-favorables, et que dimanche prochain nous établirons, sans aucun doute, une communication électrique régulière entre Paris et Rouen. Si c’est cette seule affirmation que la

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Chambre réclame. (Non! ! non ! - Parlez ! parlez ! )

Je dirai donc, en peu de mots, quelles sont les considérations puissantes, à mon avis, qui ont amené M. le ministre de l’intérieur à demander un crédit extraordinaire, et à en user pour faire des essais de télégraphie électrique.

L’idée d’une télégraphie électrique n’est pas nouvelle. Dès qu’on eut reconnu que l’électricité parcourait les corps avec une extrême rapidité, Franklin imagina qu’on pourrait l’appliquer à la transmission des dépêches. Ce n’est pas cependant ce grand physicien qui a formulé l’idée en système applicable. On trouve pour la première fois une disposition réalisable de télégraphie électrique, dans une note très-courte, publiée en 1774 par un savant d’origine française, établi à Genève, par Lesage.

Ce télégraphe se composait de vingt-quatre fils, séparés les uns des autres, et noyés dans une matière isolante. Chaque fil correspondait à un électromètre particulier. En faisant passer, suivant le besoin, la décharge d’une machine électrique ordinaire à travers tel ou tel de ces fils, on produisait, à l’autre extrémité, le mouvement représentatif de telle ou telle lettre de l’alphabet. Ce système, si je ne me trompe, fut établi sur une échelle restreinte, dans

les environs de Madrid, par M. de Béthencourt.

La machine électrique ordinaire, source intermittente d’électricité, peut être actuellement remplacée par une pile voltaïque d’où émane un courant continu susceptible d’être transmis par des fils métalliques. Ampère chez nous, Sœmmering en Allemagne, songèrent aux applications dont ce courant continu serait susceptible pour transmettre des dépêches. Les deux systèmes avaient l’un et l’autre l’inconvénient d’exiger un assez grand nombre de fils isolés. Le télégraphe à l’installation duquel nous travaillons, n’aura qu’un fil. C’est avec un seul fil qu’on réussira a créer tous les signaux nécessaires pour la transmission des dépêches les plus complexes.

Les télégraphes électriques semblent destinés à remplacer complètement les télégraphes actuellement en usage. Telle est l’explication naturelle de la détermination qu’a prise M. le ministre de l’intérieur, de faire commencer les essais sur un crédit extraordinaire.

Il fallait d’abord savoir si le courant électrique qui doit engendrer les signes télégraphiques, s’affaiblirait d’une manière trop notable en parcourant de très-grandes distances, telles que la distance de Paris

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à Lyon ; il fallait décider si entre ces deux villes, des stations intermédiaires deviendraient indispensables. Les ingénieu- ses expériences déjà exécutées en Angleterre au moment où la commission commença ses travaux, les expé- riences faites sur le chemin de Blackwall, par exemple, ne tranchaient pas la question. Notre point de départ fut celui-ci : Peut-on transmettre du courant électrique avec assez peu d’affaiblissement pour que des communications régulières s’établissent d’un seul trait, sans station intermédiaire, entre Paris et le Havre ? C’est à résoudre cette question que la commission nommée par M. le ministre de l’intérieur s’est d’abord attachée.

Elle a établi un fil de cuivre le long du chemin de fer de Rouen, sur des poteaux en bois placés de 50 m en 50 mètres. Les moyens d’isolement employés présentent peut-être des précautions superflues, mais il fallait ne pas échouer dans le premier essai.

Dimanche dernier, nous avons pu opérer entre Paris et Mantes, points distants l’un de l’autre de 57 kilomètres : le succès a été complet.

Le courant passait d’abord par un certain fil suspendu dans l’air, et revenait par un autre fil semblable, placé immédiatement au-dessous. L’intensité du courant était accusée et mesurée à

l’aide de la déviation que ce courant imprimait à une aiguille de boussole. La déviation était considérable.

Ceci constaté, la commission a cherché si, comme on l’avait jadis trouvé pour de beaucoup moindres distan- ces, en Bavière, en Russie, en Angleterre, en Italie, le courant voltaïque était transmis par le premier fil, à travers la terre humide comprise entre les deux stations.

Eh bien, nous avons trouvé que le courant, né à Paris et transmis à Mantes le long du premier fil attaché aux poteaux, revenait par la terre beaucoup mieux que par le second fil ; que la terre, dans cette expérience, faisait l’office d’un conducteur beaucoup plus utile que le second fil métallique.

Avec les deux fils d’aller et de retour, la déviation de l’aiguille mesure du courant, était de 25°. Quand le second fil supprimé se trouvait remplacé par la couche de terre comprise entre Paris et Mantes, la déviation de l’aiguille s’élevait jusqu’à 50°.

Dimanche prochain, sans aucun doute, nous porterons le courant électrique jusqu’à Rouen le long du fil métallique, et il nous reviendra par la terre avec toute l’intensité qu’exige la production des signes télégraphiques.

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La Chambre désire savoir, peut-être, comment il est possible avec un seul courant de produire une grande diversité de signes. La question revient à celle-ci : De quelle manière un courant peut-il donner naissance à une force intermittente? Il est clair, en effet que la reproduction au point d’arrivée d’un signal né à la station du départ, ne peut s’opérer qu’à l’aide d’une force.

Les physiciens ont reconnu que, lorsqu’on fait circuler un courant électrique le long d’un fil plié en hélice, tout autour d’une lame d’acier, on aimante la lame d’une manière permanente ; au lieu de recourir à un aimant artificiel pour aimanter les aiguilles de boussole, on peut se servir ainsi avec avantage d’un courant voltaïque. Lorsque la pièce de métal autour de laquelle circule l’électricité est du fer doux, l’aimantation est momentanée. Pendant que le courant circule, le fer est aimanté, il a des pôles comme une aiguille de boussole. Mais à peine le courant a cessé, que le fer revient à l’état ordinaire.

Or, personne ne l’ignore : deux masses de fer non aimantées, mises en présence, n’agissent point l’une sur l’autre. Tout le monde sait aussi qu’une masse de fer aimantée attire une masse de fer neutre. Donc, toutes les fois que le courant, dans l’une des stations, passera dans une hélice, autour d’une masse de fer

doux, cette masse de fer deviendra momentanément un aimant, et elle pourra produire un effet mécanique. C’est par ce procédé, c’est en faisant naître et en détruisant successivement la force magnétique dans une masse de fer, qu’on peut transmettre au loin tous les signaux qu’on a produits dans la station de départ.

Ce principe peut conduire à des systèmes très-divers, entre lesquels la commission n’a pas encore fait un choix. J’indiquerai un de ces systèmes : celui de M. Morse, par exemple.

Concevons qu’à la station où l’on doit recevoir la dépêche, on ait une longue bande de papier mobile entre deux rouleaux à l’aide d’une force mécanique quelconque. La pièce de fer dont je parlais tout à l’heure, cette pièce destinée à être successivement aimantée et non aimantée, est placée au-dessus du papier, et par son mouvement de bascule entraîne un pinceau. Le courant passe-t-il la pièce alors aimantée est attirée par une masse de fer stationnaire, elle bascule et pousse le pinceau jusqu’au papier ; le courant n’a-t-il duré qu’un instant, le pinceau ne trace qu’un point ; l’aimantation a-t-elle eu quelque durée, le pinceau, avant de se relever aura marqué un trait d’une longueur sensible sur le papier mobile. Vous pouvez ainsi, à cent lieues de distance, faire succéder sur le papier de votre correspondant un point à un

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point, un point à un trait ; intercaler un point entre deux traits, un trait entre deux points, etc., engendrer les signaux qui, suivant M. Foy, juge si compétent en pareille matière, doivent suffire à la correspondance télégraphique la plus variée.

Veut-on se faire une idée générale de quelques-uns des appareils en usage en Angleterre ?

Concevons, dans la localité où l’on fait les signaux, un cercle gradué rotatif où chaque division représente une lettre de l’alphabet : c’est par exemple la lettre supérieure, au moment des repos du cercle, qu’il faut lire pour avoir la dépêche ; les repos de la station du départ devront se représenter dans le même ordre sur le cercle de la station d’arrivée.

Pour résoudre le problème, le cercle de la station d’arrivée est lié à un engrenage arrêté par une pièce de fer doux ; cette pièce est déviée, et dès lors l’engrenage s’avance d’une dent toutes les fois que le morceau de fer voisin devient un aimant par l’action du courant électrique qui circule autour de lui dans une hélice. Le courant est-il interrompu, la pièce en question, le déclic en fer, reprend sa place.

A cent lieues de distance, celui qui envoie la dépêche peut donc régler le mouvement du cercle

sur lequel le correspondant devra la lire.

Ces deux citations suffiront. Je dois le répéter : la seule chose en question, quand nous commençâmes nos expériences, c’était de savoir la distance à laquelle les signaux pourraient être transmis d’un seul trait. Avec les fils multiples et reployés que porteront nos poteaux, nous saurons si la distance de Paris à Lyon sera franchie sans recourir à des stations intermédiaires.

Sans craindre de me compromettre, j’ose affirmer que dimanche prochain les résultats confirmeront toutes nos prévisions ; nous n’aurons pas fait seulement des essais de simple expérience de physique : la commis- sion aura posé les bases d’un télégraphe perfectionné, destiné à rendre d’éminents services au pays. (Très bien !)

[Le crédit demandé par le gouvernement est adopté par la Chambre.]

III

[Un projet de loi pour l’établissement d’un télégraphe électrique de Paris à Lille, ayant été discuté le 18 juin 1846 dans la Chambre des députés, M. Arago prit la parole en ces termes pour combattre

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les doutes des personnes, en grand nombre, qui ne croyaient pas à l’efficacité du merveilleux moyen de communication.]

Il me semble qu’il y a eu une grande erreur dans la manière dont on a considéré les télégraphes électriques. On a parlé d’expériences en cours d’exécution. Il est très vrai qu’on a fait des expériences sur la ligne de Rouen ; mais depuis l’établissement de cette ligne, le problème est complètement résolu.

M. BERRYER. Je demande la parole.

M. ARAGO. II est désormais constant que le télégraphe électrique est un moyen de communication excellent. Messieurs, je vais vous citer un fait décisif.

J’ai reçu, il y a trois jours, un journal de Baltimore, the Sun, avec une lettre de M. Morse, qui est à la tête de la télégraphie électrique aux États-Unis ; le message du président des États-Unis, message très long, qui occupe dans ce journal, en très petit caractères, deux longues colonnes, qui feraient quatre colonnes du Moniteur, ce message a été envoyé.

M. BERRYER. On l’avait fait imprimer d’avance. (On rit)

M. ARAGO. Il est probable que M. Berryer n’est pas aussi bien informé de ce qui s’est passé que les directeurs du journal que je cite, et que M. Morse, l’un des hommes les plus honorables des États-Unis ; or, tous déclarent que le message a été envoyé ligne par ligne de Washington à Baltimore, et que la totalité du message a été reçue ainsi, et imprimée dans l’intervalle de trois heures.

Une personne, écrivant avec une rapidité moyenne, irait à peine aussi vite qu’à été le télégraphe dans cette circonstance.

M. Berryer a parlé d’expériences qu’il y avait à entreprendre. Ces expériences ont été faites et elles sont complètement concluantes. Il a dit qu’on était en doute si l’on emploierait des fils de fer ou des fils de cuivre cette question a été discutée et résolue dans la commission.

Sous ce rapport, ce qui pouvait être un sujet d’expériences, c’était, non pas le vocabulaire dont a parlé M. Mauguin, mais le procédé à l’aide duquel on enregistre les signaux. Avec le procédé de M. Morse, qui a reçu des modifications en France, on est arrivé

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à enregistrer jusqu’à 84 signaux dans une minute.

Vous savez qu’il faut marcher avec une certaine rapidité pour écrire 84 lettres en une minute la plume à la main. Ne croyez donc pas qu’on en soit encore aux expériences.

Le télégraphe électrique peut être employé actuellement pour remplacer le télégraphe aérien, et il a sur ce dernier un avantage que tout le monde peut comprendre. Lorsqu’il y a des brouillards, quel que soit le mode d’éclairage que vous employiez, les signaux du télégraphe aérien ne passent pas à travers l’atmosphère.

Dans l’origine, on avait redouté l’influence des brouillards sur les télégraphes électriques on avait pensé que les poteaux n’isoleraient pas assez le fil, et que la transmission de l’électricité ne pourrait se faire.

Eh bien, cela est douloureux à dire, mais cela arrive presque toujours ainsi ; lorsqu’une chose peut être faite de deux manières, elle se fait presque toujours de la façon qui nous a paru la moins naturelle la transmission a lieu plus facilement par la pluie et par les brouillards que dans le temps sec.

La pluie, que dans la langue télégraphique on

appelle un brumaire et qui est un obstacle invincible pour les télégraphes ordinaires, est loin d’être nuisible pour la transmission des dépêches par la télégraphie électrique. Il serait facile d’expliquer comment cela arrive.

Je ne crois pas que la Chambre soit disposée à entendre en ce moment, des explications de cette nature ; mais vous pouvez regarder le fait comme certain ce qu’on avait redouté comme un inconvénient a été reconnu, par l’expérience, comme un avantage : la transmission se fait mieux par des temps de brouillard et de pluie que par des temps de sécheresse.

Ainsi vous pouvez être en communication assurée, par la télégraphie électrique, entre les deux extrémités de la ligne de jour et de nuit à tous les instants et presque par tous les temps.

On a parlé de l’usage qu’on pourrait faire de la télégraphie électrique pour venir au secours des compagnies de chemins de fer ; on a aussi émis la crainte de voir faire abus de ce moyen de communication rapide.

Messieurs, ce ne sera pas, si l’on veut le fil du gouvernement qui servira aux compagnies, ce sera

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un fil auxiliaire et il y aura des appareils auxiliaires auxquels on pourra interdire des signaux très variés. Que peuvent avoir à dire les compagnies pour le service de la ligne ?

Peu de choses : un convoi est parti ; nous avons besoin d’une locomotive ; tel accident est arrivé ; nous avons besoin d’eau. On pourra donc, vous le voyez, attacher au fil dont se servira une compagnie un nombre très borné de signaux.

Je ne prétends pas que ce que je dis là soit une solution définitive ; mais les difficultés s’amoindriront à mesure qu’on étudiera la question.

En Amérique on se sert de la télégraphie électrique pour des communications particulières, et on n’y a reconnu aucun inconvénient. Pourquoi n’arriverait-on pas à employer aussi en France le télégraphe électrique dans les correspondances particulières.

J’ajouterai, pour rassurer les personnes qui doutent de la rapidité de la transmission électrique, qu’il est prouvé par des expériences incontestables, que l’électricité se meut dans les fils de métal avec une vitesse de plus 77,000 lieues par seconde.

(Source Gallica : Oeuvres complètes de François Arago,.... Volume 5 / Tome 2 / publiées d'après son ordre sous la direction de M. J.-A. Barral,... (1855)

DOMINIQUE FRANÇOIS JEAN ARAGO (26 février 1786, Estagel, Pyrénées-Orientales - 2 octobre 1853, Paris)

Astronome, physicien et homme politique français. Elu membre de l’Académie des sciences le 18 septembre 1809, à seulement vingt-trois ans.

Il est élu Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences le 7 juin 1830, puis remporte ses premiers mandats électoraux (conseiller général de la Seine en septembre 1830, député des Pyrénées-Orientales en juillet 1831).

Il est aussi pédagogue et grand vulgarisateur scientifique. Afin de faire connaître les travaux de l’Académie des Sciences, il crée en 1835 les Comptes-rendus de l’Académie des Sciences.

Arago est un orateur redoutable, capable de défaire les plus brillants contradicteurs

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